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L'histoire des Roms : Entre malentendu et inéfficacité

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femmes-berberesRetour sur les politiques et initiatives européennes pour le développement de l’enseignement, de la recherche et des études universitaires sur l’histoire des Roms et leurs cultures. Entre malentendu et inefficacité. 

 

 

 

Intro : Le cadre de cette réflexion ne permet en rien une étude exhaustive du à l’ampleur et au travail colossal de recherche et d’interprétation des directives et celui d’analyse des résultats obtenus qu’une telle démarche supposerai.  

La rigueur, minimum nécessaire à une étude digne de ce nom m’aurai de plus amené à me centrer sur une aire géographique concise, un pays, une réalité. Quelles auraient été les conclusions d’une étude sur l’application des mesures européennes visant à la recherche, l’enseignement de la culture et l’histoire romani dans ces états membres ? En Finlande, en Roumanie, en Espagne ou en France, par exemple ? 

 La diversité et la multitude de situations rencontrées ne laisseront pas de place à la généralisation et au modèle unique. Les véritables réflexions menées sur les enjeux politiques et/ou les mesures prises ou à prendre pour et avec les Roms devraient toujours se structurer sur cette base : la compréhension des réalités spécifiques nationales des Roms européens (et des Etats nations où ils s’inscrivent) sans perdre de vue l’idiosyncrasie et la cohérence culturelle du peuple romani.


Depuis sa formation comme tel et jusqu’au jour d’aujourd’hui, le Peuple Rom a cristallisé, homogénéisé des éléments différents, faisant de ces derniers une richesse et non pas un motif de division. Si il existe une figure qui me rappelle le mieux celle de mon peuple, c’est sans aucun doute celle de l’arabesque. Les arabesques constituent un tout, une figure souvent centrée sur elle-même, faite de différents éléments qui acquièrent toute leur magnificence dans l’unité. On peut contempler une arabesque toute une éternité sans jamais se lasser et sans comprendre vraiment ni où elle commence ni où elle termine. C’est tout un mystère. Une trame principale au sein de laquelle surgit des éléments autonomes et différents mais qui semblent indispensables à sa compréhension totale. Dans une arabesque, comme chez les Roms on ne sait pas tout à fait ce qui prédomine ou se qui est accessoire dans l’expérience de sa beauté.

Cependant, c’est entre autre l’incapacité des faiseurs de politiques à assimiler ce paradigme qui entraine l’inefficacité de l’implémentation des mesures existantes en mesure de diffusion et de recherche sur l’histoire et la culture romani en Europe. De fait, c’est la diversité des réalités, des conditions, des moyens et des enjeux romani nationaux qui ne sont pas compris par les élaborateurs et les décideurs de politiques européennes. La pluralité n’est pas considéré comme un atout, une richesse à la fois résultat et résultant d’une culture spécifique inscrite historiquement dans la perméabilité et l’ouverture au monde[1] mais comme la manifestation d’un problème à surmonter, d’une déchéance voire d’une sous culture. D’un problème à résoudre. Mais l’enjeu ce trouve bien là, dans la compréhension de l’adage européen, celui-ci même qui semble avoir été pensé depuis une perspective romani : In varietate concordia « Unie dans la diversité ».


Cependant il est vrai que la multiplicité des prismes, la pensée complexe[2], nécessaire à une compréhension globale et juste des nécessités et des besoins de culture et d’histoire des Roms demande par définition un « effort » d’interrogation, d’analyse et de postérieure conceptualisation peut être plus ardu que le simple réemploi de formules erronées mais qui malheureusement semblent pérennes voir sempiternelles dans l’univers intellectuel des faiseurs de politiques. Ces dernières sont malheureusement « officialisées » par les propres institutions européennes qui s’appuient sur un réseau d’experts (qui en est arrivé à se cristalliser en une véritable école vitalicia) à la pensée monolithique et figé, ne laissant ainsi de place ni à la multiplicité des points de vue, ni à celle des concepts et des méthodes. Au-delà de la divergence de point de vue, saine et nécessaire au travail intellectuel, c’est avant tout le manque de rigueur, de préparation et de déontologie qui caractérise les initiatives et les directives prises en faveur de l’étude et de la diffusion de la culture et de l’histoire romani[3]. Ces manquements aux présupposés sont également le propre de la majorité des enseignements secondaires et supérieurs européens de ces disciplines.

Malheureusement un certain amateurisme semble permis en matière d’études romanies, comme si le domaine n’exigeait pas la même éthique méthodologique et professionnelle. Le « romologue » semble s’octroyer le droit à la médiocrité et à faire fit des règles les plus élémentaires qui garantissent une certaine crédibilité à toutes démarches cognitives. Le linguiste se fait historien, le sociologue linguiste, l’historien chroniqueur, le médiateur social pédagogue…

Nous sommes donc là encore face à une interrogation un tant soit peu squizofrénique qui suppose un questionnement sur le poids idéologique des initiatives européennes et les conséquences qu’entrainent la main mise d’une institution sur la réflexion, la production, la narration et la diffusion de l’histoire romani. Une histoire aux mains d’une institution, quelle qu’elle soit, n’est rien d’autre qu’une histoire institutionnalisée, donc orientée, stérile ou au mieux réductrice.


Les initiatives et les financements des institutions européennes visant au développement de la recherche, à l’élaboration de matériels pédagogiques, l’enseignement et la diffusion de la culture et de l’histoire des Roms en Europe devraient répondre à des demandes et des nécessités de fait. D’abord, celle des Roms et de leur soif de mieux se connaitre, de se comprendre, afin de s’accepter comme éléments constitutifs d’une identité et d’une histoire européenne plurielles et d’acquérir l’estime de soi suffisante à une meilleure conscience identitaire et citoyenne.

En France, par exemple, la méconnaissance et/ou la connaissance erronée des Roms français sur leur propre histoire ethnique et nationale ont eu des effets désastreux sur l’évolution culturelle et sociale d’un peuple qui a été protagoniste (comme d’autre) de l’histoire de France. L’effet pygmalion a été tel que des pans entiers du patrimoine historique gitans ont été manipulé ou oublié. L’omission du traitement de la place des Roms dans l’histoire militaire européenne du XV au XIX est un exemple flagrant de cette intentionnalité du discours historique. Un bref coup d’œil sur le traitement historiographique dont les Roms ont été le sujet tout au long de leur histoire nous permet de comprendre comment ces perceptions ont toujours évolué en syntonie et en parallèle avec les intérêts et les politiques du moment. Cette ineffable logique reste de mise.

Cependant, la société gadjikani est également demandeuse d’un savoir juste. Il existe en effet un besoin impérieux de comprendre la place qu’ont occupé et qu’occupent les Roms dans les sociétés majoritaires dont ils font parti. Diversité, multiculturalisme, pluriculturalisme, communautarisme, intégration, vivre ensemble, avec tous les nuances et les différentes couleurs idéologiques que supposent ces termes sont des concepts récurrents du discours citoyen et politique actuel.


En Février de l’année dernière, le Conseil de l’Europe a initié la création d’un European Academic Network of Experts on Romani Studies. Certaines des personnes ici présentes ont été conviées comme moi à participer à une première réunion de réflexion sur la pertinence de cette initiative. La question ne se posait même pas, car la décision avait déjà été prise et cette supposée séance consultative n’avait donc pas lieu d’être. Après un débat infructueux et malsain sur la notion de culture, les plus réticents à l’idée de la création de ce réseau invoquèrent, malheureusement à voix basse car pris au dépourvu (c’était mon cas) :

    1.Le caractère tendancieux du terme Rromani studies

    2.L’existence de fait de réseau de communication internationale plus ou moins informel mais efficace entre les différents chercheurs, professeurs, phds et doctorants travaillant sur le sujet.

    3.Le danger d’une institutionnalisation du savoir qui utiliserait un comité d’experts choisi sur le volé pour « labé» et crédibiliser des politiques culturelles, sociales, économiques.

    4.Le manque de consensus de base nécessaire à un échange intellectuel fructueux entre les différents interlocuteurs et experts.

    5.La stérilité d’une réflexion sur la notion de neutralité. La partialité n’existant pas, il serait infantile que de vouloir s’en revendiquer. Si le secrétariat de ce network est aux mains du Conseil de l’Europe, son impartialité est d’autant plus questionnable.

    6.Des besoins autres et prioritaires dans le domaine de la recherche et de l’enseignement (bourse d’étude, allocation de recherche, ect…)

Ce réseau européen d’expert en études romanies est aujourd’hui en exercice. Il y a de cela 6 mois, une convocation publique au poste de secrétaire de ce dernier a même été diffusée. Quelles en sont les tenants et les aboutissants au jour d’aujourd’hui ? Qui en fait parti ? Je ne peux pas répondre à ces questions, car depuis que j’ai exposé les pourquoi de ma réticence je ne sais plus rien de cette initiative. Mais les objectifs officiels et officieux de cette dernière laisse à réfléchir. Si l’histoire, son étude, sa narration et son enseignement sont sans aucun doute les armes de l’émancipation des peuples, il est à craindre que les institutions européennes et leurs faiseurs de politiques soient :

    1.Peu conscient de l’enjeu politique, culturel et social que représentent la matière et son développement. ou

    2.Trop conscient des enjeux politiques, culturels et sociaux que supposent le développement qualitatif et le soutien à une véritable réflexion sur l’histoire et la culture des Roms d’Europe.  

Dr. Sarah Carmona, Historienne

Pour European Policies and Roma, 3 et 4 Octobre 2011, Luxembourg

[1] On a tendance à privilégier l’idée d’une imperméabilité totale des Roms à leur environnement culturel et humain, aux histoires nationales, faisant de ce peuple riche d’une histoire multi culturelle, un groupe hors le monde, en marge des présupposés basiques qui fondent l’idée de civilisation.

[2] Edgar Morin dans Science avec conscience (1982) nous rappelle dans sa formulation de la Pensée Complexe que le terme de complexité est pris au sens de son étymologie « complexus » qui signifie « ce qui est tissé ensemble » dans un enchevêtrement d’entrelacements.

[3] L’objectivité absolue n’existe pas. Mais une série de conditions basiques existent et sont nécessaires à l’étude de l’histoire : contextualisation, historicisme, comparaison et conceptualisation. Conditions pratiquement absente au jour d’aujourd’hui dans l’historiographie romani.  

Last modified on Friday, 28 December 2012 16:22

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